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L’ART PUGILISTIQUE: UNE BESTIALE ATTEINTE A LA DIGNITE HUMAINE OU UNE SENSIBLE EXPRESSION ESTHETIQUE ? Par  Daniel   ILLEMAY *

«Certains disent qu’ils n’ont pas peur.» L’évocation de ce sous titre du film «Noble art » produit par  

Pascal DEUX, en 2004,  avec comme vedette principale l’ancien champion du monde français de Boxe WBA,Fabrice BENICHOU, a suscité beaucoup d’intérêt. En effet, pourrait-on ainsi se satisfaire de cette définition de la boxe professionnelle en tant que sport de combat comme : «une discipline physique et /ou mentale d’opposition duelle et duale, à orientation sportive et/ou «médiative» , dont la finalité réside, outre dans l’affrontement technico-tactique codifié qu’elle autorise dans un cadre spatio-temporel  délimité dans le processus d’éducation et d’autoformation des sujets, sous-tendu par un travail sur le lien social et la relation à autrui, n’excluant pas une certaine forme d’expression de la violence» (1)
De surcroît, la thématique du film «Million dollars baby» de Clint EASTWOOD de mars 2005,  intensifie ce ressentiment étrange et disons- le tout haut, de confrontation quoique sportive mais toute autant intense et bâtie sur des velléités de puissance, ponctuées de certaines règles socio-éducatives énigmatiques.
Qu’en est –il exactement de cette confrontation pugilistique plus connue sous l’appellation de boxe professionnelle? Serait-elle une bestiale atteinte à la dignité humaine ou une sensible expression esthétique?
Au cœur de cette problématique, semblent apparaître en premier lieu les préceptes intangibles mis en évidence depuis la nuit des temps par SUN TSE dans son ouvrage «l’art de la guerre» (2)
Mais en second lieu ne pourrait-on pas parler à l’instar du «théâtre des conflits guerriers»  d’une certaine «théâtralisation» du combat en boxe ?

UN ART DE LA GUERRE

Le combat de boxe est dramatique car son dénouement tend à être souvent tragique. On doit détruire son adversaire  pour gagner. 
La violence des coups, leur répétition, le «Knock – out » et pire encore le  «Knock - down » (3) : quand le boxeur est au sol, inconscient  les bras en croix, le sang parfois -  tout concourt à polir une image pour le moins bestiale mais aussi guerrière du combat.
Il met aux prises deux boxeurs avec leurs propres limites semblant les amener à frôler la mort, augmentant la force dramatique du spectacle dans une histoire indécise.
Le combat ALI / FRAZIER du 01/10/1975 à Manille où le second, blessé et épuisé, abandonna à l’appel du 15 eme round fut défini comme « 4O minutes de violence ininterrompue et de souffrance inimaginable»  (4) et aussi de «meurtre lent durant lequel les deux hommes sont passés près de la mort » (5) 
En second lieu l’art de la guerre semble bien s’apparenter à la tactique usitée lors des combats de boxe. Le ring est le «théâtre» de la cruauté : la brutalité du « corps à corps », la violence des coups, en un contact tout autant physique que moral.
La victoire avec parfois la symbolique  du K.O est plus perçue non comme un dépassement de l’autre mais plus encore comme un dépassement de soi.
En ce sens, le but est bien sur de limiter dans la mesure du possible la durée du combat. L’on cherche ainsi à soumettre l’adversaire par «une combinaison de ruse de surprise et de démoralisation »
On révèlera l’importance de l’aspect psychologique, qui joue un rôle déterminant dans le déroulement du combat guerrier comme singulier.
Avant et durant la confrontation, l’émotion est intense. L’on s’est préparé en fonction des aptitudes et capacités de l’adversaire. On a cherché  à analyser ses points forts ou faibles, mais surtout à connaître ses éventuelles failles.
Pourrait-il supporter des assauts incessants ? Sait –il boxer en reculant ? Est-il plus fort à distance ou à mi- distance? Qu’à –t-il prévu ou préparé,  me concernant? Et si je lui «cassais sa boxe » ? (6)  Est – il ou non un «chauffeur de taxi» (7), un «looser» ? (8)
Il est évident que ce qui semble décisif c’est «d’attaquer la stratégie pré-établie de  l’adversaire»
A partir d’une stratégie pré- établie et selon les aptitudes techniques et le savoir- faire, décelés, de mon adversaire, je vais tenter de démonter son système, imposer ma vision du jeu et lui faire comprendre qu’il n’a aucune chance.Sa démoralisation pourrait permettre une issue plus  avantageuse à mon endroit.
L’on ne peut ainsi exclure cette pensée de SUN TSE : il faut «user d’une stratégie fondée sur l’intelligence de l’autre, à tirer partie  de ses faiblesses, de sa démoralisation provoquée, à le rendre moins couteux possible en portant un coup de grâce à un adversaire déjà en plein désarroi»
Le combat de boxe constitue de ce fait un réel phénomène social mais aussi une extraordinaire aventure individuelle.
L’on se promet d’aller au bout de ses limites, par défi, par haine, par honneur, par orgueil.
Il est considéré pour beaucoup, ceux  qui «ont faim», (9)  ceux qui voudraient s’élever socialement,  comme un ascenseur pratique quoique difficile et terrible.
Il génère un engouement fantastique, empreint de ferveurs collectives, d’identifications massives, de frénésies nationales, constituant un gisement d’audience inestimable pour les médias en un pont entre l’universel et le singulier.
Toutefois, si la boxe relève d’un affrontement guerrier, elle est avant tout un affrontement entre deux hommes, dont un seul apparaîtra à la lumière !

UNE SENSIBLE EXPRESSION ESTHETIQUE

Le combat de boxe bien que toujours ponctué de relents dramatiques reste toujours le «noble art ».
En effet et pour se faire, l’on devra faire montre d’une évidente technicité issue d’un apprentissage douloureux viril et efficient.
Malgré la violence qui s’y dégage,  l’on s’aperçoit très vite qu’il est aussi donné… «des coups aux idées reçues.» Il devient ainsi une possibilité théâtrale de s’exprimer en «une virile protestation. »
Il ne suffit pas en effet uniquement de frapper mais de mettre en œuvre une certaine maîtrise de délivrance de ces coups. De surcroit, il faut en prendre le minimum ! Quand s’y ajoutent les attaques, les contre-attaques, les blocages, les esquives, les feintes, les déplacements, les «désaxer» les retraits du buste, les remises, les neutralisations, les ripostes, la vitesse, le timing, l’explosivité, l’agression contenue et une volonté manifeste de gagner, le combat devient un vrai spectacle sportif professionnel avec une toute autre dimension. 
Il reste ainsi et sous cet aspect, une véritable expression esthétique plus communément dénommée  le «noble art. »
Les oppositions de styles illustrent très bien cette notion de savoir-faire dit «stratégique» quant à la construction du «jeu » et des choix  des méthodes de résolution apportés aux problèmes posés. 
Il en fut ainsi lors du même combat Muhammad ALI et «Smoking» Joe FRAZIER  sus cité, où il  fut fait une très nette distinction entre «l’agression perpétuelle» du second  et le «génie pugilistique» du premier. (10)

En premier lieu, l’on retrouve une possibilité théâtrale de s’exprimer en une virile protestation, mais très spécifique compte tenu du concept de «l’incertitude du résultat » ou du dénouement !
Il faut soumettre son adversaire pour se mettre «à la lumière.» La gloire ferait  de «n’importe qui », par ses propres forces et non par sa naissance, «quelqu’un »
Tel l’acteur apprécié pour son talent, le boxeur sort de son anonymat par cette possibilité théâtrale de s’exprimer à travers un style, une technique, une attitude virile.
Plus encore, sur le plan psychologique, l’on observe un changement radical du boxeur. Parfois, effacé ou timide, modeste ou « transparent » il fait montre d’une fureur très agressive au combat. Sa prestation pourrait être une réponse aux turpitudes de la vie, une façon toute particulière de protester contre parfois le mauvais sort ou les difficultés de la vie, de se montrer, «d’aller vers la lumière »
Cette virile protestation se rapproche à mon sens des « instincts dominateurs du moi » déjà explicités par Alfred ADLER dans sa théorie de la «compensation. »

Le plan  de carrière du boxeur ne saurait en ce sens être différencié du «plan de vie», orientation fondamentale initiée dès l’enfance, selon ADLER.
En outre, nietzschéen, ce psychanalyste admettait ouvertement que la vie est une lutte, que l’individu doit s’imposer de quelque manière, chercher à dominer d’une certaine façon.
La boxe ne serait – elle pas cette option, qui seule permettrait de faire disparaître ce sentiment d’infériorité,  intrinsèquement naturel,  par le biais de la recherche d’une réponse positive au besoin d’auto – satisfaction ? D’une compensation ?
On rejoint ici cette notion de «grandeur » qui dépasse largement le cercle du jeu, que confère Maurice RUDETZKI, au pugiliste.
Les deux acteurs  acceptent  «d’abattre ou d’être abattu par l’adversaire» (11), de livrer une « bataille ouverte », de faire « le plein d’émotions » où chaque spectateur éprouvera le sentiment étrange d’être également un acteur d’une histoire dont l’issue reste toute aléatoire.
Il en est également de même pour la durée du show, du spectacle, de cette bataille.
Sur un coup et un seul, l’un des deux acteurs pourrait à tout moment succomber et «périr» - et pourquoi pas les deux, dans les rêves les plus fous, pour la beauté, la singularité ou la spécificité exceptionnelle du spectacle ?
En effet, «contrairement  au film ou à la pièce de théâtre, dans les stades, les jeux ne sont pas faits à l’avance – c’est là une de leurs propriétés dramatiques singulières » (12)
La boxe est bien un spectacle sportif, lequel par ses actions continues ponctuées de rebondissements,  suscite une effervescence émotionnelle.
Elle pourrait apparaître comme «un jeu profond qui théâtralise  les valeurs cardinales de nos sociétés en exaltant le mérite, la performance, la compétition entre égaux » (13)
Au-delà de la nécessité d’une très bonne condition physique et d’une amélioration optimale de la préparation spécifique à l’affrontement est essentiellement mise en exergue la notion technico – tactique.En effet, de nombreux paramètres non  immédiatement perceptibles par le spectateur non avisé ou néophyte sont pourtant non seulement respectueusement suivis à la lettre mais très prisés et surveillés de près par les spécialistes.
Il s’agit  principalement des notions de distance, de placement, d’initiative, d’opportunité et de hargne, que tous les meilleurs combattants surtout dans le domaine des arts martiaux et des sports de combats,   connaissent et appliquent, du moins les principales émanant du KARATE japonais, s’agissant des fameuses notions de «ma - ai» et de «sen» (14)
Ces notions fondamentales auraient –elles pour le moins été occultées par TYSON lors de son mémorial combat contre James DOUGLAS en 1990 à Tokyo (JAPON)? (15)
L’œil aguerri du spécialiste remarquera également les utilisations opportunes ou non des feintes,  des esquives, des techniques simultanées ainsi que du sens tactique (opportunité des attaques ou des défenses), des moments d’attente ou «d’hallali», du timing,  usités par les belligérants.
Il représente également et pour beaucoup un fameux ascenseur social générant un engouement fantastique.
La boxe représente un moyen, d’exploitation maximale des aptitudes naturelles formatées par un apprentissage spécifique, lequel, combiné au courage, aiguisé par l’orgueil, la haine ou l’honneur, permet d’affronter une certaine « infériorité » réelle, conventionnelle ou sociale. C’est là que se joue le passage du monde du noir au blanc, des ténèbres à la lumière
Mais surtout la boxe est le lieu de l’exaltation des identités dans une confrontation toute confessionnelle. Le boxeur en une torsion magistrale de la volonté toute entière engagée, « pré-vient » le futur en vue de l’accomplissement d’une performance dont le résultat restera, cependant, toujours, aléatoire.
Rien ne me semble en ce sens plus important que la volonté personnelle de dépassement de soi.

* Daniel ILLEMAY

Master en marketing et management du sport professionnel - 2MSP - (Université de Rouen -  France)

Ancien champion de France et vice-champion du Monde de Boxe Américaine,

Ceinture noire 5 ème Dan de Karaté (Karaté Contact)

Ceinture noire 6 ème Khan de Muaythaï

Ceinture noire 7 ème Degré en Boxe américaine, Full Boxing, Full Contact, Kick Boxing

danielillemay@aol.com

www.fmda.fr

(1) S. DELVAUX : Thèse de doctorat en sciences humaines de l’Education- Nanterre (92 -France) Décembre 1997 – Université Paris X
(2)  «L’art de la guerre » est le plus ancien ouvrage de stratégie militaire écrit par SUN TSE (ou SUN ZI) mettant l’accent sur la dimension psychologique du combat.
(3) Knock – out : K.O: mise hors combat, knock – down: K.D. boxeur au sol dans l’incapacité de poursuivre le combat.-
(4) Hugh Mac ILVANNEY (dixit Sébastien BONIFACE – NetBoxe.com)
(5) Freddie PACHECO – (cutman de Muhammad ALI) – Ibid.
(6) se dit lorsque l’un de deux boxeurs tente par tous moyens d’empêcher l’autre de « s’exprimer » en s’accrochant, reculant
(7) se dit à Marseille du boxeur très expérimenté mais âgé, est payé pour propulser la carrière d’un plus jeune
(8) se dit du boxeur âgé mais ancien titré que l’on oppose à un plus jeune 
(9) se dit des boxeurs talentueux qui ne peuvent pourtant vivre uniquement de leur sport.
(10) Sébastien BONIFACE (NetBoxe.com) précise cette distinction entre «celui qui ne pense qu’à détruire» et «celui qui ne pense qu’à construire».
(11) Maurice RUDETZKI «La Boxe» - Que sais-je – PUF 1974
(12) Christian BROMBERGER (le spectacle sportif, révélateur des passions contemporaines)
(13)  Christian BROMBERGER -  Ibid.
(14)  La notion de distance: to- ma (éloigné), ma ou uchi-ma (près), chika-ma (très près)
La notion d’initiative : le sen (prendre l’initiative), le go no sen (reprendre l’initiative, contre-attaquer)  le sen no sen (l’attaque dans l’attaque)
(15) Dominé durant 7 rounds et malgré un superbe uppercut au 8 ème round qui envoya au sol son adversaire durant lequel l’arbitre oublia de «bien compter», TYSON, à la surprise générale,  fut mis K.O au 10 ème round. 

(Extraits du livre: Ecrit dans les cordes – L’Elocoquent Editeur -75 Paris – Décembre 2006 – (Sous la direction de Elise DURR) - Daniel ILLEMAY « La boxe : bestiale atteinte à la dignité humaine ou sensible expression esthétique ?»).

 

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